L’illusion du profil face aux atouts cognitifs en noématique

Résumé : Un profil décrit ce que l’on observe. Un atout décrit ce que la pensée fait pour continuer à fonctionner.

Introduction

Nous allons traiter le sujet du profil avec quelque chose qui y ressemble beaucoup et qui pourtant s’en distingue : les atouts cognitifs.

Historiquement, les atouts sont apparus lors de l’étude de la façon dont les élèves commencent leur activité mentale après avoir reçu une information visuelle ou sonore.

Avec le temps, ils se sont révélés décrire un phénomène plus général : les mécanismes spontanés par lesquels la pensée retrouve sa mobilité lorsqu’une situation devient difficile à traiter.

L’illusion du profil

Depuis plusieurs décennies, de nombreux modèles décrivent les individus à travers des profils cognitifs, des styles d’apprentissage ou des préférences mentales.

Certaines personnes seraient « visuelles », d’autres « auditives ». Certaines seraient plus analytiques, d’autres plus globales. Certaines encore auraient besoin d’agir, tandis que d’autres auraient besoin d’observer.

Ces descriptions ne sont pas sans fondement. Elles correspondent souvent à quelque chose que chacun peut observer dans son expérience quotidienne. Pourtant, elles soulèvent une difficulté : elles donnent parfois l’impression que la personne est son profil.

Or l’observation sur le terrain conduit à une autre hypothèse.

Une autre question

Lorsque nous observons un élève en difficulté ou un adulte face à une tâche nouvelle, la question n’est peut-être pas :

« Quel est son profil ? »

mais plutôt :

« De quoi sa pensée a-t-elle besoin pour continuer à avancer ? »

Cette différence paraît minime. Elle change pourtant profondément la manière d’interpréter ce que nous observons.

Deux élèves entendent la même consigne.

L’un demande :

« Où faut-il écrire ? »

L’autre :

« Dans quel ordre faut-il faire ? »

Le troisième :

« Est-ce que je peux essayer ? »

Le quatrième :

« C’est comme l’exercice précédent ? »

Le cinquième :

« Oui, mais qu’est-ce qui change ? »

À cet instant, aucun d’eux n’est encore en train de résoudre l’exercice.

Ils sont en train de rendre la situation pensable.

Les atouts cognitifs comme mécanismes de régulation

Dans le modèle noématique, la pensée est décrite comme un système en mouvement permanent. Pour comprendre, mémoriser, réfléchir ou imaginer, la conscience doit continuellement maintenir un certain équilibre. Lorsqu’une situation devient confuse, trop complexe, trop figée ou au contraire trop dispersée, la pensée cherche spontanément un moyen de retrouver sa mobilité.

Les atouts cognitifs désignent cinq grandes façons de rétablir cet équilibre :

  • Similitude : rechercher ce qui demeure identique ;
  • Différence : rechercher ou produire un écart ;
  • Corps : passer par l’action et l’expérience ;
  • Place : organiser dans l’espace ;
  • Ordre : organiser dans le temps.

Chaque personne peut utiliser les cinq atouts.

Cependant, l’expérience montre qu’un ou deux d’entre eux sont généralement mobilisés plus spontanément que les autres. On parle alors d’atout-maître.


Qu’est-ce qu’un atout-maître ?

L’atout-maître n’est pas un trait de personnalité. Il ne décrit pas ce que la personne est. Il désigne le mécanisme d’équilibration que la pensée mobilise le plus facilement lorsqu’elle rencontre une difficulté ou une nouveauté.

Autrement dit, un atout, même l’atout-maître, n’est pas la pensée elle-même.

Il est l’un des moyens par lesquels la pensée continue de fonctionner.

Pourquoi cela ressemble-t-il à un profil ?

Parce qu’un mécanisme efficace tend naturellement à être réutilisé.

Lorsqu’une personne découvre, souvent très tôt dans son développement, qu’une certaine manière de procéder lui permet de comprendre rapidement, elle la réemploie.

Puis elle la réemploie encore.

Et encore.

Au fil des années, cette régulation devient de plus en plus automatique.

De l’extérieur, nous observons alors une préférence stable.

Nous avons l’impression d’observer un trait de personnalité ou un profil cognitif.

Pourtant, ce que nous voyons est peut-être simplement le résultat d’une stratégie d’équilibration devenue habituelle.

Le profil apparaît alors comme l’effet visible d’un mécanisme plus profond.

Un exemple : l’atout Ordre

Une personne dont l’atout-maître est Ordre demande fréquemment :

« Comment en est-on arrivé là ? »

Elle aime connaître le début d’une histoire, l’origine d’un phénomène ou les étapes d’une procédure.

Après des années d’observation, nous pourrions conclure :

« C’est quelqu’un qui a besoin d’ordre. »

Mais une autre interprétation est possible.

Cette personne ne cherche pas nécessairement l’ordre pour lui-même.

Elle introduit spontanément du temps dans la situation afin de pouvoir penser.

Le début, les étapes et le déroulement deviennent les éléments qui lui permettent de retrouver un équilibre cognitif.

Un exemple : l’atout Différence

La même confusion apparaît avec l’atout Différence.

Vu de l’extérieur, la personne semble toujours chercher ce qui change.

Elle remarque les exceptions.

Elle transforme les consignes.

Elle modifie les procédures.

Nous pourrions conclure :

« Elle aime être différente. »

Pourtant, le mécanisme semble plus subtil.

Pour percevoir une différence, il faut déjà avoir perçu une identité.

Souvent, cette identité est ressentie comme allant de soi.

La pensée se tourne alors vers ce qui varie.

Le mouvement fondamental n’est donc pas :

différence → différence

mais :

identité → différence.

Le paradoxe des profils

Les profils cognitifs semblent souvent exacts.

Et ils le sont parfois.

Mais peut-être parce qu’ils décrivent les conséquences visibles d’un fonctionnement plutôt que son principe organisateur.

Ils photographient un équilibre devenu habituel.

Ils montrent le résultat.

Ils ne montrent pas toujours la fonction.

Cette distinction est importante.

Dire :

« Cette personne est visuelle »

n’est pas équivalent à dire :

« Cette personne utilise fréquemment certaines ressources visuelles pour soutenir sa pensée. »

Dans le premier cas, nous définissons la personne.

Dans le second, nous décrivons un mécanisme.

Vers une conception dynamique de l’intelligence

L’hypothèse des atouts conduit finalement à une vision plus dynamique de l’intelligence.

L’enjeu n’est pas de découvrir ce que l’on est.

L’enjeu est de comprendre comment notre pensée maintient sa mobilité.

L’atout-maître n’est pas une identité.

C’est une régulation privilégiée.

Et plus une personne développe sa souplesse cognitive, moins elle se réduit à son atout-maître.

Elle conserve sa préférence naturelle, mais devient capable de mobiliser d’autres ressources lorsque la situation l’exige.

La maturité cognitive ne consiste peut-être donc pas à connaître son atout-maître.

Elle consiste à connaître son atout-maître sans s’y réduire.

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