Avant de commencer, un point important : Corneille n’appartient pas au parcours “Théâtre et dispute”, mais au parcours associé à La Boétie : “Défendre et entretenir la liberté”. C’est d’ailleurs ce qui rend l’extrait particulièrement intéressant : Corneille transforme une réflexion philosophique sur la tyrannie en parole théâtrale.
Je vais donc construire l’analyse en fonction de ce parcours.
A. ANALYSE UNIVERSITAIRE = FICHE DE PRÉPARATION
Présentation de l’auteur, de l’œuvre et du parcours
Pierre Corneille est l’un des grands auteurs du théâtre classique français.
Publiée en 1641, Cinna met en scène une conspiration contre l’empereur Auguste. Les personnages sont déchirés entre leurs devoirs politiques, leurs passions personnelles et leur conception de l’honneur.
Dans cet extrait (Acte I, scène 3), Cinna tente de convaincre ses compagnons d’assassiner Auguste afin de rendre sa liberté à Rome. Nous sommes donc au cœur du parcours :
« Défendre et entretenir la liberté »
Quelles problématiques possibles ?
Possibilité 1
Comment Corneille transforme-t-il un projet d’assassinat en combat pour la liberté ?
Très pertinente.
Possibilité 2
Comment l’éloquence théâtrale permet-elle de justifier la révolte contre la tyrannie ?
Très intéressante car elle met en valeur le théâtre.
Possibilité 3
Comment Corneille met-il en scène la défense de la liberté face au pouvoir tyrannique ?
C’est celle que je choisirais.
Pourquoi ?
Parce qu’elle articule :
- le parcours (“défendre la liberté”) ;
- la situation dramatique ;
- la réflexion politique.
Elle permet d’analyser à la fois :
- la dénonciation de la tyrannie ;
- l’appel à l’action ;
- l’héroïsation du combat politique.
Analyse universitaire
1. Syntaxe
Une syntaxe oratoire
Le texte ressemble davantage à un discours politique qu’à une conversation.
Exemple :
« Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes… »
Accumulation de groupes nominaux.
Effet :
- rythme solennel ;
- indignation ;
- amplification.
La syntaxe cherche à convaincre.
Périodes longues
Les phrases s’étendent sur plusieurs vers.
Exemple :
« Mais nous pouvons changer un destin si funeste,
Puisque de trois tyrans, c’est le seul qui nous reste »
Le raisonnement progresse étape par étape.
Le héros apparaît réfléchi et non impulsif.
Nombreuses injonctions
« Prenons l’occasion »
« Faites voir »
Le discours devient mobilisation collective.
2. Champs lexicaux
La tyrannie
- cruautés
- perte
- ravage
- pillage
- proscriptions
- guerres civiles
- tyrans
- joug
Corneille construit une image extrêmement négative du pouvoir.
La liberté
- libertés
- renaître
- vrais Romains
- brisé
- libérateur
Le champ lexical est moins abondant mais plus valorisé.
La liberté apparaît comme un idéal.
Le sacrifice
- victime
- sacrifice
- poignard
- mortel
- mourir
- supplice
La liberté exige un engagement total.
3. Figures de style
Accumulation
« ravage des champs, pillage des villes, proscriptions, guerres civiles »
Effet :
- saturation ;
- indignation ;
- réquisitoire contre Auguste.
Métaphore
« degrés sanglants »
Le pouvoir est représenté comme un escalier construit sur le sang.
Antithèses
« prince » / « usurpateur »
« gloire » / « ignominie »
La tragédie repose sur des choix extrêmes.
Hyperbole
« Rome s’en va renaître »
La mort d’un homme devient la renaissance d’un peuple.
4. Grammaire
Le pronom « nous »
Très fréquent :
« nous pouvons »
« nous mériterons »
« nous servir »
Il crée une communauté politique.
Futur de certitude
« Rome s’en va renaître »
« nous mériterons »
Le futur transforme l’espoir en certitude.
Modalité du devoir
Le texte suggère constamment l’obligation morale d’agir.
La liberté apparaît comme un devoir civique.
Ouvertures culturelles utiles
La Boétie
Même idée :
Le tyran ne règne que parce que les hommes le laissent régner.
Chez Corneille :
il faut agir pour retrouver la liberté.
Chez La Boétie :
il suffit de cesser de servir.
Rousseau
Même interrogation :
qu’est-ce qu’un peuple libre ?
Mencius
Le philosophe chinois Mencius affirme qu’un souverain qui opprime son peuple cesse d’être légitime.
Le rapprochement est remarquablement pertinent.
Film
Douze Hommes en colère
Dans les deux œuvres :
- refus de suivre le groupe ;
- responsabilité morale ;
- défense d’une justice supérieure à l’autorité.
Partie B (analyse linéaire intégralement rédigée pour les 8 minutes de l’oral)
INTRODUCTION
Pierre Corneille est l’un des plus grands dramaturges du XVIIe siècle. Figure majeure du théâtre classique, il met souvent en scène des personnages confrontés à des choix difficiles où s’affrontent devoir, passions et engagement politique.
Dans sa tragédie Cinna, publiée en 1641, Corneille s’inspire de l’histoire romaine pour interroger les rapports entre pouvoir et liberté. Le personnage de Cinna participe à une conspiration contre l’empereur Auguste, accusé d’avoir instauré un pouvoir tyrannique.
Dans cet extrait de l’acte I scène 3, Cinna tente de convaincre ses compagnons de passer à l’action afin de libérer Rome.
Nous pouvons alors nous demander :
Comment Corneille transforme-t-il la lutte contre la tyrannie en devoir héroïque au service de la liberté ?
Pour répondre à cette question, nous verrons d’abord comment Cinna construit le procès de la tyrannie, puis comment il présente la révolte comme une nécessité politique, avant d’étudier la manière dont il fait du combat pour la liberté un acte héroïque.
I. Le procès de la tyrannie : une domination devenue insupportable (vers 1 à 8)
Au début de l’extrait, Cinna cherche à démontrer que la révolte est légitime. Pour cela, il dresse un véritable réquisitoire contre Auguste.
Dès les premiers vers, la syntaxe accumulative attire l’attention :
« Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions, et les guerres civiles ».
La phrase débute par une succession de groupes nominaux sans verbe principal. Cette accumulation crée un effet d’amplification et donne l’impression que les crimes du tyran se multiplient sans fin.
Le champ lexical de la violence domine tout ce début de passage : « cruautés », « ravage », « pillage », « proscriptions », « guerres civiles ». Auguste apparaît comme la cause de tous les malheurs de Rome.
Le déterminant possessif « nos » dans « nos biens » et « nos libertés » montre que la tyrannie touche l’ensemble du peuple. Il ne s’agit pas d’une souffrance individuelle mais d’une oppression collective.
La métaphore des « degrés sanglants » renforce cette condamnation :
« les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter sur le trône ».
Le pouvoir est représenté comme un escalier construit sur le sang des victimes. Cette image suggère que la domination d’Auguste est illégitime dès son origine.
Enfin, la proposition :
« Puisque de trois tyrans, c’est le seul qui nous reste »
achève de réduire Auguste à sa fonction de tyran. Le souverain n’est plus un chef d’État mais le dernier obstacle qui empêche Rome de retrouver sa liberté.
Ainsi, Corneille montre une tyrannie devenue moralement insupportable. Cette démonstration prépare logiquement la nécessité d’agir.
II. Défendre la liberté : la révolte comme devoir politique (vers 7 à 23)
Après avoir démontré l’injustice du pouvoir, Cinna montre que la liberté exige désormais une action.
Le vers :
« Mais nous pouvons changer un destin si funeste »
constitue un véritable tournant.
La conjonction « mais » rompt avec la plainte et ouvre la voie à l’action. Le verbe « pouvoir » réintroduit la capacité d’agir des citoyens.
Le pronom personnel « nous » est omniprésent :
« nous pouvons »,
« nous n’avons »,
« nous mériterons ».
Cette répétition crée une communauté politique unie par un objectif commun.
Le champ lexical de la liberté apparaît progressivement :
« libertés »,
« liberté »,
« renaître »,
« brisé ».
L’hyperbole :
« Avec la liberté Rome s’en va renaître »
associe directement la liberté à une renaissance collective. La cité tout entière semble pouvoir retrouver sa grandeur grâce à l’action des conjurés.
Les impératifs se multiplient :
« Prenons l’occasion »
« Faisons »
« Faites voir ».
La syntaxe devient injonctive. Le discours cesse d’être un constat pour devenir un appel à l’engagement.
Le projet d’assassinat est lui-même présenté sous un vocabulaire religieux :
« Demain au Capitole il fait un sacrifice ;
Qu’il en soit la victime ».
La notion de sacrifice transforme l’acte politique en mission presque sacrée. Le meurtre cesse d’apparaître comme une vengeance privée pour devenir un acte accompli au nom du bien commun.
La liberté n’est donc plus seulement une valeur abstraite : elle devient un devoir qui exige une prise de risque.
III. Le combat pour la liberté élevé au rang d’héroïsme tragique (vers 24 à la fin)
Dans le dernier mouvement, Corneille montre que défendre la liberté implique d’accepter le sacrifice de soi.
À partir du vers 27, le discours prend une dimension plus personnelle :
« Demain j’attends la haine ou la faveur des hommes ».
L’emploi du futur montre que Cinna accepte déjà les conséquences de son engagement.
Les antithèses structurent alors tout le passage :
« parricide » / « libérateur » ;
« prince » / « usurpateur » ;
« gloire » / « ignominie ».
Ces oppositions révèlent l’incertitude du jugement humain. Un même acte pourra être considéré comme héroïque ou criminel selon son résultat.
La réflexion se fait alors plus politique :
« Du succès qu’on obtient contre la tyrannie
Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie ».
Le nom « tyrannie » rappelle que l’objectif reste la défense de la liberté et non la conquête du pouvoir.
Enfin, le personnage atteint la grandeur héroïque dans les derniers vers :
« Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
Mourant pour vous servir tout me semblera doux ».
Le participe présent « mourant » montre que Cinna accepte d’avance la possibilité de sa mort.
L’hyperbole « tout me semblera doux » révèle son dévouement absolu.
Le héros cornélien place ainsi la liberté collective au-dessus de sa propre existence.
Le combat politique devient alors un véritable sacrifice héroïque.
CONCLUSION
Dans cet extrait, Corneille transforme progressivement la lutte contre la tyrannie en devoir héroïque au service de la liberté. Il commence par démontrer l’injustice du pouvoir d’Auguste, présente ensuite la révolte comme une nécessité politique, avant d’élever l’engagement des conjurés au rang de sacrifice héroïque.
Grâce à une parole oratoire puissante, à de nombreuses accumulations, à des métaphores marquantes et à des antithèses fortes, le dramaturge montre que la liberté ne se conserve qu’au prix du courage et de l’engagement.
Ce texte répond pleinement au parcours « Défendre et entretenir la liberté » puisqu’il rappelle que la liberté n’est jamais acquise définitivement et qu’elle exige parfois de grands sacrifices.
OUVERTURE
Cette réflexion peut être rapprochée du philosophe chinois Mencius, qui affirmait qu’un souverain devenait illégitime lorsqu’il opprimait son peuple. Elle rejoint également la pensée de Jean-Jacques Rousseau, pour qui la liberté politique constitue le fondement de toute société juste. Enfin, le film Douze Hommes en colère de Sidney Lumet montre lui aussi des individus qui acceptent de s’opposer à la pression collective afin de défendre une exigence supérieure de justice et de vérité.