Sur le sujet de philosophie suivant : « L’État nous doit-il quelque chose ? », procédons comme le ferait un élève entraîné à la technique 6-5-10 :
- collecte de matériau avec les 6 modes d’expression ;
- approfondissement avec les 5 C ;
- déploiement logique du concept grâce aux 10 opérations ;
- émergence de problématiques ;
- construction du plan ;
- rédaction complète.
Sujet : L’État nous doit-il quelque chose ?
I. Le 6 : collecte de matériau
Écrit
- L’État garantit l’école publique où on apprend à écrire.
- Il délivre des papiers d’identité.
- Les lois sont écrites par l’État.
Oral
- Liberté d’expression.
- Enseignement de la langue commune.
- Débats politiques.
Gestuel
- Liberté de circuler.
- Interdiction de certains comportements violents.
- Service militaire dans certains États.
Graphique
- Drapeau.
- Cartes administratives.
- Signalisation routière.
Musical
- Hymne national.
- Réglementation du bruit.
- Financement de conservatoires.
Plastique
- Construction des routes.
- Urbanisme.
- Bâtiments publics.
Première récolte d’idées
Ces exemples suggèrent deux directions :
- l’État nous donne beaucoup de choses ;
- mais il impose aussi des règles et des limites.
D’où une première tension :
L’État est-il un débiteur de services ou simplement une autorité chargée d’organiser la société ?
II. Le 5 : approfondissement avec les 5 C
Corps
L’État protège-t-il nos besoins matériels ?
Exemples :
- sécurité ;
- santé ;
- alimentation ;
- logement.
Argument :
Sans protection minimale, la vie devient précaire.
Contre-argument :
Les individus doivent aussi subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
Cœur
L’État doit-il nous rendre heureux ?
Exemples :
- protection des personnes vulnérables ;
- solidarité ;
- aide sociale.
Argument :
Une société humaine ne peut ignorer la souffrance.
Contre-argument :
Le bonheur relève peut-être de la responsabilité personnelle.
Cerveau
L’État doit-il nous permettre de devenir libres et rationnels ?
Exemples :
- école ;
- université ;
- accès à l’information.
Argument :
Sans éducation, la liberté politique reste théorique.
Contre-argument :
L’État pourrait utiliser l’éducation pour influencer les citoyens.
Communication
L’État doit-il permettre la vie commune ?
Exemples :
- justice ;
- police ;
- institutions.
Argument :
Sans règles communes, la communication sociale devient impossible.
Contre-argument :
Trop de contrôle peut menacer les libertés.
Conscience
Pourquoi l’État existe-t-il ?
Exemples :
- bien commun ;
- citoyenneté ;
- identité collective.
Argument :
L’État pourrait avoir pour mission de réaliser une certaine idée de la justice.
Contre-argument :
L’État n’est peut-être qu’un moyen, non une fin.
III. Le 10 : déploiement logique du concept
A. Sériation
1. État initial
Que se passe-t-il avant l’État ?
- état de nature (Hobbes) ;
- individus isolés ;
- insécurité ;
- conflits.
2. Transformation
Comment apparaît l’État ?
- contrat social ;
- organisation politique ;
- création des lois ;
- mise en place de la justice.
3. État final
À quoi doit aboutir l’État ?
- paix civile ;
- sécurité ;
- liberté ;
- justice ;
- bien commun.
B. Variation
4. Similitude
À quoi ressemble l’État ?
- famille protectrice ;
- arbitre ;
- gestionnaire ;
- assureur collectif.
5. Différence
En quoi l’État est-il différent ?
- il possède le monopole de la contrainte légitime ;
- il peut imposer l’impôt ;
- il peut faire appliquer les lois.
C. Appartenance
6. Inclusion
L’État appartient à :
- la vie politique ;
- les institutions ;
- les organisations humaines.
7. Décomposition
Que contient-il ?
- gouvernement ;
- administration ;
- justice ;
- armée ;
- école ;
- services publics.
8. Exclusion
Ce que l’État n’est pas :
- un ami ;
- une entreprise ;
- une famille ;
- un simple individu.
9. Relation
Que partage-t-il avec d’autres institutions ?
- l’organisation ;
- l’autorité ;
- la protection ;
- la coordination.
10. Définition
L’État pourrait être défini comme :
Une institution politique chargée d’organiser la vie collective et de garantir les conditions de coexistence des citoyens.
IV. Émergence des problématiques
À partir du matériau récolté, plusieurs problématiques apparaissent naturellement.
Problématique 1
L’État a-t-il des obligations envers les citoyens ou les citoyens ont-ils seulement des obligations envers l’État ?
Problématique 2
L’État doit-il seulement garantir la sécurité ou aussi le bien-être des individus ?
Problématique 3
Jusqu’où l’État est-il responsable des conditions de notre existence ?
La troisième est la plus riche philosophiquement.
Nous la retenons.
Jusqu’où l’État est-il responsable des conditions de notre existence ?
V. Construction du plan
I. Oui, l’État nous doit quelque chose
- contrat social ;
- sécurité ;
- justice ;
- droits fondamentaux.
Références :
- Hobbes ;
- Locke ;
- Rousseau.
II. Cependant, l’État ne peut pas tout nous devoir
- responsabilité individuelle ;
- liberté personnelle ;
- risque d’assistanat ;
- danger du paternalisme.
Références :
- Tocqueville ;
- Constant ;
- Mill.
III. L’État nous doit surtout les conditions de notre liberté
- ni État minimal ;
- ni État providence total.
L’État doit :
- garantir les droits ;
- assurer la justice ;
- permettre l’autonomie des citoyens.
Références :
- Rousseau ;
- Kant ;
- Rawls.
Dissertation rédigée
Introduction
Chaque citoyen attend quelque chose de l’État. Certains réclament davantage de sécurité, d’autres une meilleure éducation, davantage de justice sociale ou encore une protection face aux crises économiques. Pourtant, cette attente soulève une difficulté philosophique. L’État est-il au service des citoyens au point d’avoir une dette envers eux, ou bien son rôle consiste-t-il seulement à maintenir l’ordre collectif ? Autrement dit, lorsqu’on affirme que l’État nous doit quelque chose, parle-t-on d’une véritable obligation politique ou d’une simple attente morale ?
L’État peut être défini comme l’ensemble des institutions qui organisent la vie collective d’une société. Quant au verbe « devoir », il suppose une obligation légitime. La question revient donc à se demander jusqu’où l’État est responsable des conditions de notre existence.
Nous verrons d’abord que l’État semble effectivement avoir des devoirs envers les citoyens. Nous montrerons ensuite que cette dette ne saurait être illimitée. Enfin, nous défendrons l’idée que l’État nous doit avant tout les conditions nécessaires à l’exercice de notre liberté.
I. L’État semble nous devoir protection et justice
L’existence même de l’État paraît justifiée par certains devoirs fondamentaux envers les citoyens. Pour Hobbes, dans l’état de nature, chacun vit dans la peur et l’insécurité. Les individus acceptent donc de transférer une partie de leur liberté à une autorité commune afin d’obtenir la paix civile.
L’État apparaît alors comme le garant de la sécurité. Il protège les personnes, les biens et assure l’application des lois. Sans cette protection, les citoyens ne bénéficieraient plus des conditions minimales d’une vie humaine digne.
De plus, l’État doit garantir la justice. Locke considère que les individus possèdent des droits naturels que l’autorité politique doit protéger. Le respect de la propriété, de la liberté et de la personne constitue ainsi une mission essentielle de l’État.
Enfin, les démocraties modernes reconnaissent généralement des droits sociaux : accès à l’éducation, à la santé ou à certaines formes de solidarité. Ces services traduisent l’idée que l’État a des obligations envers les citoyens qu’il administre.
Cependant, reconnaître certains devoirs à l’État ne signifie pas qu’il soit responsable de tout.
II. L’État ne peut pourtant pas tout nous devoir
Si l’on attribuait à l’État la responsabilité de satisfaire tous les besoins individuels, on risquerait de supprimer la liberté elle-même.
En effet, chaque individu demeure responsable d’une partie de son existence. Le bonheur, par exemple, ne peut être fourni par décret. L’État peut créer un cadre favorable, mais il ne peut garantir ni la réussite personnelle ni l’épanouissement de chacun.
Par ailleurs, un État qui chercherait à prendre en charge tous les aspects de la vie risquerait de devenir paternaliste. Tocqueville souligne déjà le danger d’un pouvoir qui prétend agir constamment pour le bien des citoyens. À force de les assister, il pourrait les rendre dépendants et passifs.
La liberté suppose au contraire une capacité à agir par soi-même et à assumer les conséquences de ses choix. Si l’État nous devait tout, les citoyens cesseraient progressivement d’être des acteurs autonomes de leur propre existence.
Ainsi, l’État possède des obligations réelles, mais celles-ci doivent être limitées afin de préserver la responsabilité individuelle.
III. L’État nous doit surtout les conditions de notre liberté
La véritable mission de l’État consiste peut-être moins à fournir directement le bonheur qu’à rendre possible l’exercice de la liberté.
Cette idée apparaît chez Rousseau. L’autorité politique n’est légitime que lorsqu’elle exprime la volonté générale et garantit à chacun une liberté compatible avec celle des autres. L’État n’est donc pas chargé de vivre à la place des citoyens mais de leur permettre d’agir comme citoyens libres.
De même, Kant considère que l’État juste doit avant tout assurer un cadre juridique universel où les libertés peuvent coexister. Sa mission est de garantir des droits plutôt que d’imposer une conception particulière du bonheur.
Enfin, les théories contemporaines de la justice, notamment celle de Rawls, montrent que l’État doit veiller à ce que chacun dispose des moyens réels d’exercer sa liberté. L’accès à l’éducation, à la justice ou à certaines protections sociales n’est pas une fin en soi mais une condition de l’autonomie.
Ainsi, l’État nous doit moins un résultat qu’un cadre : celui qui permet à chaque citoyen de construire librement sa propre vie.
Conclusion
L’État nous doit effectivement quelque chose, puisque sa légitimité repose sur sa capacité à garantir la sécurité, la justice et les droits fondamentaux. Cependant, cette dette ne saurait être illimitée, car les individus demeurent responsables de leur propre existence. La fonction essentielle de l’État n’est donc ni de rendre les citoyens heureux ni de résoudre tous leurs problèmes, mais de leur fournir les conditions nécessaires à l’exercice de leur liberté. En ce sens, l’État nous doit avant tout un cadre juste au sein duquel chacun peut devenir l’auteur de sa propre vie.
Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est que la problématique, le plan et une grande partie des arguments émergent directement du 6-5-10. La méthode ne sert donc pas seulement à « trouver des idées » : elle fabrique progressivement l’architecture même de la dissertation.