LE CHAT VOUS CONTE COMPTINE !

 

 

Comptine s'écrit ainsi car il vient de compte...

Le Trésor de la langue française livre comptine : chanson enfantine au rythme scandé servant à déterminer le rôle des participants à un jeu.

D'autres dictionnaires donnent : ce qui permet de désigner par un décompte chanté.

Un exemple ? Qui ne connaît :

     Am, stram, gram,

     Pik et pik et colégram,

     Bour et bour et ratatam,

     Am, stram, gram.

 

Comment ça ça n'a pas de sens ?...

Certains folkloristes[1] la donnent comme une déformation d'une vieille comptine germanique signifiant :

     Un, deux, trois,

     Vole, vole, hanneton,

     Cours, cours, cavalier,

     Un, deux, trois.

Chanson... enfantine ?...Pas si sûr.

Comme certains folkloristes avancent l'idée que les sorcières ou les fées des comptes, pardon, des contes, sont d'anciennes déesses aux cultes déchus, nous pourrions penser que les comptines sont les résidus d'anciennes pratiques, pas enfantines du tout.

Aussi, si l'on en croit Georges Ifrah, les soldats germains récitaient autrefois des comptines pour désigner quel prisonnier tuer : de quoi en perdre la tête...

Il faut croire qu'alors, l'air d'Am stram gram évoquait sans doute tout autre chose qu'aujourd'hui !

 

Mais pourquoi une comptine plutôt que compter tout bonnement ?...

Là, l'auteur de l'Histoire universelle des chiffres évoque "la crainte et la répugnance[2] que, de temps immémorial, les traditions populaires ont eues (et ont parfois encore) pour le nombre et l'art de compter. [...] Selon la même croyance, les nombres n'exprimeraient pas seulement des quantités arithmétiques : ils recèleraient aussi des idées et des forces inconnues du commun des mortels", tantôt bénéfiques, tantôt maléfiques.

Non, ça ne vous dit rien (ou ça ne vous image rien si vous êtes plus coutumier de ce genre d'évocations…) ?...

Vous n'avez donc jamais entendu tout ce que l'on raconte autour du nombre 13 !

 

Aussi, "si on croit à la puissance des nombres", il convient « de ne pas les employer mal à propos : si l'on peut sans inconvénient compter des éléments qui ne vous concernent pas de près (comme par exemple les êtres ou les objets d'autrui), il faut éviter, en revanche, d'énoncer les nombres se rapportant à des êtres chers ou à des choses qui vous touchent directement, car nommer une entité, c'est permettre de la circonscrire. »

Et cette crainte du comptage est celle du "mauvais oeil", de Némésis la déesse vengeresse qui punit ceux qui pensent égaler et dépasser les dieux. Derrière cela, la croyance selon laquelle prendre conscience de sa richesse c'est s'attirer le malheur. (ainsi nombreux sont les commerçants à vous dire que les affaires ne marchent pas si bien... même et surtout si elles sont florissantes... pratique apotropaïque - curieux, à vos dictionnaires !)

Alors, réciter une comptine évite ainsi de compter, car comme le disaient déjà les Latins : Lupus oves etiam numeratas devorat, repris en français par "Brebis comptées, le loup les mange."

La comptine est ainsi une "machine à compter".

 

Bien. Dans un accès de générosité féline, face à tout ceux qui ont donné leur langue au chat, je vais faire un choix : Am, stram, gram...

 



[1] C'est Georges Ifrah qui le mentionne dans sa remarquable Histoire universelle des chiffres, p. 518.

[2] NDLR : cette crainte n'est pas la même que celle décrite par John Allen Paulos dans son intéressant ouvrage La peur des chiffres. L'illettrisme en mathématiques et ses conséquences, Ergo Press, 1989.